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La médina de Tunis est un territoire traversé par des dynamiques contradictoires. Classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, très touristique, elle reste pourtant constituée de plusieurs quartiers populaires. À la fois valorisée et marginalisée, les tensions qui la traversent en font un espace propice à l'investissement de plusieurs associations culturelles qui tentent de créer du lien avec les habitant·es, par l'occupation et la réappropriation de l'espace public.
Cette carte est née d'un séjour de trois semaines dans la médina, en avril 2026. Trois semaines à habiter le quartier, à marcher dans ses rues, à écouter ses habitant·es, à enregistrer et photographier ses ambiances. Cette carte interactive est le prolongement sensible d'un mémoire de recherche en urbanisme, sur les pratiques culturelles de l'espace public : entre revendication d'un droit à la ville et résilience des associations dans la médina de Tunis.
Cette carte est donc une invitation à déambuler dans la médina : non pas comme un catalogue des bonnes adresses et des monuments à visiter, mais comme une présentation non exhaustive de ce territoire vivant, traversé par des usages, des histoires et des dynamiques complexes. Pour cela, trois promenades, trois manières d'habiter et de traverser la médina y sont représentées :
LA PROMENADE QUOTIDIENNE vous emmène dans les quartiers résidentiels populaires pour découvrir les usages et le quotidien de celles et ceux qui y vivent.
LA PROMENADE TOURISTIQUE emprunte la mosquée Zitouna, les souks, les hôtels, et interroge ce que la mise en tourisme fait au quartier et à celles et ceux qui l'habitent.
LA PROMENADE CULTURELLE suit, elle, les associations culturelles qui depuis la révolution de 2011 investissent l'espace public pour revendiquer un droit à la ville. Cette promenade traverse ainsi les lieux investis par différents projets associatifs qui cherchent à « recomposer un espace public fragmenté, souvent confisqué ou délaissé par les institutions » (Sayem, 2025), en s'emparant du patrimoine de la médina comme levier de participation des habitant·es.
LÉILA CHAPPEY
En marge du rayonnement touristique de la médina, le reste du quartier reste parsemé de rues vides.
De petits commerces pour les habitant·es.
De bâti dégradé.
« C'est disqualifiant d'être dans des espaces à l'abandon, parce qu'on a l'impression d'être soi-même une population abandonnée. » (E6).
Le poids du territoire dans l'ascension sociale des jeunes s'illustre dans leurs témoignages. (extrait du documentaire 99 problèmes, Héla Ammar, 2017. Disponible sur youtube).
La Jemaa désigne la grande mosquée dont l'organisation spatiale comprend une vaste cour intérieure, le sahn, visible sur cette photo, dans laquelle les croyants peuvent se retrouver pour prier collectivement, mais aussi débattre d'affaires publiques et religieuses. Dans la ville arabo-musulmane, la Jemaa est l'un des espaces publics de rassemblement les plus importants.
Quand on passe devant les escaliers de la mosquée Zitouna il y a toujours des gens assis.
Une fois la photo souvenir prise, il suffit de descendre l'avenue de France.
Pour arriver à Bab el Bhar, la porte de la mer. La médina commence là.
Une fontaine pour égayer les yeux des touristes et pour rafraichir les enfants qui jouent.
Un des seuls points d'ombre de la place : ce grand arbre, très convoité des passant·es.
La place est aussi un lieu de travail pour les vendeur·euses ambulant·es qui y sont installé·es depuis des années. On peut y trouver des jus d'ananas frais pressés sur place.
Ou encore des chips maison faites devant nos yeux. Les vendeur·euses sont bien visibles sur la place et il arrive régulièrement que des négociations plus ou moins tendues aient lieu avec la police, installée en bas de la porte et qui surveille la place toute la journée.
Bab El Bhar est aussi une des entrées principales de la médina. Depuis la porte, les touristes peuvent emprunter la rue Djamaa Zitouna ou la rue de la Kasbah, toutes deux bordées de souks pour rejoindre le cœur de la médina : la mosquée Zitouna.
Aujourd'hui sa petite boutique se fond entre des étals de maillots de foot et de souvenirs en tout genre pour les touristes.
« All that is made in China »
Le dimanche, le souk est assez calme, plusieurs magasins sont fermés et moins de touristes viennent.
Finir la promenade par une douceur au Souk El Fekka.
Dans le souk couvert, les cafés ont pris la place des ateliers.
La journée, les touristes viennent voir les quelques artisans qui restent.
La chéchia est traditionnellement un bonnet de feutre rouge porté par les hommes de toutes les classes sociales. Dans les années 1990, les artisans ont commencé à fabriquer de nouvelles variétés avec de nouvelles couleurs.
Les boutiques ferment à cause de la modernisation, les jeunes ne veulent plus apprendre les métiers artisanaux.
Le soir, quand les souks ferment, les habitués s'installent dans les cafés pour regarder les matchs de foot ou de basket.
« Tu vois, avant il n'y avait pas ça sur cette place, ce n'était pas des restaurants mais des artisans »
« I had my first guest here in May of 2019. And the first guest in the other house in September 2013. »
Malgré la mise en tourisme de la médina, il reste quelques artisans qui continuent de travailler dans leurs petits ateliers.
En s'éloignant du cœur de la médina, les commerces redeviennent des commerces de proximité à destination des habitant·es. Mais on peut tout de même voir sur la photo que les anciens ateliers d'artisans sont aujourd'hui des petits restaurants où l'on trouve des sandwichs et des jus de fruits frais.
Des traces du collage sont encore visible en face des locaux de l'Art Rue.
L'été, ou pendant le ramadan des concerts y sont organisés. (Photo, Shreya Parikh, 2022).
De façon quotidienne, les habitant·es s'installent sur la place, les enfants jouent au foot, apprennent à faire du vélo, courent entre les passant·es.
Faute d'autres grands espaces publics et d'aires de jeux dans la médina, Bab Souika est très convoitée par les habitant·es. C'est un des seuls endroits où les enfants ont de l'espace pour jouer dehors.
Un plan habité de la place pour avoir une vue d'ensemble. Le jeu : localiser les photos précédentes sur le plan.
En partenariat avec l'Institut national du patrimoine, l'Art Rue contribue à la réhabilitation du site pour permettre une ouverture à l'année. Le bâtiment accueille aujourd'hui temporairement une bibliothèque.
Mais lors de mes visites, l'espace semble peu fréquenté.
La plupart des pièces restent vides, sans projet communautaire pour animer le lieu au quotidien.
Historiquement, c'est ici que se retrouvent beaucoup de vendeurs ambulants. Depuis la Kherba, ils remontent la rue d'Espagne jusqu'au marché central, c'est un axe stratégique, traversé chaque jour par beaucoup de monde.
Ainsi, entre la Kherba, la rue d'Espagne, Bab El Dzira et le marché central, c'est tout un système économique informel qui s'est constitué.
« Le marché central j'y vais quand je dois faire des courses pour des grandes occasions »
On y trouve de tout : fruits, légumes, herbes, fleurs, poissons. Beaucoup de monde viennent même y manger du poisson frais grillé le midi.
Le dimanche les souks sont fermés, la place est calme.
Sur la placette aujourd'hui, de nombreuses personnes occupent les bancs choisis en fonction de l'ombre, avec en fond le graffiti de Skander Tej.
L'association a depuis quitté la rue, les bureaux sont devenus un bar-restaurant hôtel et le café d'origine, le Cats, installé là depuis quarante ans, a fermé ses portes.
La fresque est toujours là et est même devenue une petite attraction sur TripAdvisor.
D'un côté, des fresques commandées par l'hôtel d'en face pour attirer sa clientèle.
En marchant quelques mètres, on découvre des graffitis politiques.
Apparemment ce sont des graffitis datant de la révolution de 2011.
Encore lisibles sur les murs : slogans, visages, traces d'un moment où la rue appartenait au peuple.
« J'y vais le mercredi quand y a les nouveaux trucs. »
Aujourd'hui, la Hafsia est devenue un haut lieu du commerce de la fripe dans la capitale, réunissant commerce de gros et de détail.
Faute d'autres grands espaces publics et d'aires de jeux dans la médina, Bab Souika est très convoitée par les habitant·es. C'est un des seuls endroits où les enfants ont de l'espace pour jouer dehors.
Pendant les matchs de l'Espérance Sportive de Tunis, les supporter·ses, majoritairement des hommes, occupent les terrasses des cafés de Bab Souika, QG des supporters de l'équipe.
De chaque côté de la place, se trouvent les sorties du tunnel routier souterrain qui contourne la médina.
« Je viens faire mes courses ici ».
Un marché essentiellement visité par les habitant·es de la médina. On y trouve de tout, légumes, fruits, poissons, etc.
Même des friperies.
Le cœur du quartier est la grande place Halfaouine, et son café historique, le Sidi Amra, où se retrouvent quotidiennement les habitué·es. « Regarde lui, il est tout le temps là. À chaque fois il parle de foot aux gens qu'il croise. »
Aujourd'hui, la place est encerclée de barrières, avec la présence de nombreux·ses policier·ères en contrebas.
« Regardez le bâtiment comme il a été conçu : un unique balcon. Un architecte qui dessine un tel projet n'est-il pas un serviteur de l'idéologie ? » (Abdelkafi, Au centre de Tunis, 2013).
À la sortie du collège et du lycée Sadiki, les étudiants se rejoignent sur la place.
Certains parents s'installent à l'ombre des arbres, pendant que les enfants jouent.
Les habitant·es, étudiant·es, touristes et enfants occupent l'espace et animent la place par leurs discussions, leurs parties de cache-cache entre les arbres, ou leurs matchs de foot devant la statue au centre de la place.
Jninet El Hafsia prend vie. Le coordinateur du projet cherche à y proposer des pratiques diverses pour permettre à des publics différents d'habiter le même espace.
Par l'occupation régulière de l'espace par le jardinage collectif le dimanche. (photo site Jninet El Hafsia)
Par des ateliers artistiques pour les enfants. (photo site Jninet El Hafsia)
Ou encore la projection de films en plein air. (photo site Jninet El Hafsia)
Le lien créé avec les habitant·es permet au projet d'éviter de gros conflits d'usages. Toutefois, à chaque rendez-vous jardinage le dimanche, les volontaires sont invité·es à nettoyer les quelques déchets laissés là.
« Il y avait des maisons ici qui ont été démolies. La municipalité devrait faire son devoir. Voilà, c'est devenu une déchetterie » (habitante du quartier).
L'objectif est de transformer la décharge sauvage en jardin pour la communauté.
La participation citoyenne reste pourtant mitigée : le projet n'a pas été co-construit mais pensé en amont par l'équipe de l'Art Rue, qui a ensuite ouvert ponctuellement le chantier aux habitant·es, invité·es à porter une plante sur le talus ou colorier une partie de la fresque, sans que la création du jardin ni sa forme n'aient été discutés avec elleux.
Le projet est tout de même allé au bout, et des impacts positifs ont pu être mesurés. La municipalité a installé l'éclairage public à la suite d'El Msaab, une avancée décisive pour les femmes qui évitaient la rue la nuit. Mais en 2026, El Msaab n'existe plus. (Pragma Studio - Nao Maltese | Résidence artistique « El Msabb » d'Atef Maatallah, L'Art Rue, Tunis 2018-2019)
« Plus d'une centaine de personnes se regroupent autour de ce ring de box futuriste pour assister au spectacle. » (texte et photo : El Warcha.com)
Après le spectacle, la place reprend vie normalement.
Les voitures ont retrouvé leurs places.
Une fois le festival terminé, le stade de la Hafsia retrouve ses usages ordinaires.